Dental Tribune s’est récemment entretenu avec le dentiste belge Dirk Neefs, un chercheur impliqué dans le sous-groupe du microbiome oral de NASA GeneLab, au sujet des défis surprenants des soins dentaires dans l’espace et de ce qu’ils impliquent pour les patients sur Terre. Dirk Neefs dirige une équipe thématique de l’European Space Agency (ESA) qui travaille à l’élaboration de directives pour les soins dentaires des astronautes lors de missions spatiales de longue durée.
Lorsque l’on pense aux dangers des voyages spatiaux, les maux de dents ne figurent probablement pas en tête de liste. Pourtant, pour Dirk Neefs, la santé bucco-dentaire en microgravité constitue un domaine scientifique sérieux, avec des conséquences réelles pour la manière dont nous soignons les patients sur Terre.
Un environnement hostile pour la santé bucco-dentaire
Un vaisseau spatial est un système fermé, ce qui a des conséquences sur le microbiome à bord. Des recherches montrent que l’environnement microbien d’une station spatiale reflète celui de son équipage et évolue à chaque arrivée de nouveaux membres. Plus inquiétant encore, les bactéries deviennent plus défensives dans l’espace : les biofilms deviennent plus persistants et plus robustes, et les micro-organismes présentent une résistance accrue aux agents antimicrobiens. Des virus et bactéries qui restent dormants sur Terre peuvent soudainement se réactiver dans l’espace.
Le traitement des problèmes dentaires qui en résultent est loin d’être simple. Comme l’explique Neefs, même une extraction dentaire de routine devient une procédure complexe en apesanteur : les instruments flottent et le contrôle des saignements est extrêmement difficile. Ces défis ont été identifiés dès les missions Apollo.
La technologie comme pont
Le soutien à distance depuis la Terre est à l’étude. La technologie de réalité mixte est actuellement testée à bord de la Station spatiale internationale, permettant aux spécialistes d’observer et d’évaluer les situations à distance. L’intelligence artificielle connectée à des bases de données médicales est également en développement, agissant comme une sorte de médecin virtuel. Néanmoins, Neefs reste lucide :
« Ce n’est pas comme dans Star Trek, où l’on peut invoquer un médecin holographique qui résout immédiatement le problème. Nous n’en sommes pas encore là. »
Une meilleure prévention grâce à la lumière
L’une des pistes les plus prometteuses est la prévention : empêcher les problèmes avant qu’ils ne commencent. Dans l’interview, Neefs fait référence à Lumoral, un dispositif développé par la société finlandaise Koite Health, qui utilise une lumière ciblée pour éliminer les bactéries nocives de la plaque, contribuant ainsi à prévenir et traiter la gingivite et les caries dentaires. Dans un environnement sans gravité, où les inflammations peuvent représenter un risque réel pour la santé des astronautes, un outil de soins bucco-dentaires basé sur la lumière constitue un complément intéressant aux méthodes traditionnelles. Neefs souligne que des recherches supplémentaires sont encore en cours.
Biomarqueurs salivaires et avenir du suivi
Au-delà du traitement, Neefs envisage un avenir où les astronautes, et plus tard les patients sur Terre, surveilleront eux-mêmes leur santé bucco-dentaire grâce à de simples tests salivaires. Des biomarqueurs tels que l’aMMP-8 peuvent indiquer une dégradation active du collagène dans la bouche, et une analyse complète du microbiome oral pourrait permettre des interventions personnalisées à base de probiotiques ou de prébiotiques. Si cette approche est validée, elle pourrait réduire drastiquement le besoin de consultations dentaires en présentiel. Les astronautes pourraient alors espacer leurs contrôles de cinq ans au lieu de six mois, avec la télémédecine comme soutien.
L’impact dépasse largement le cadre spatial. Dans les régions confrontées à une pénurie de dentistes, ces systèmes de suivi à distance pourraient transformer l’accès aux soins bucco-dentaires.
La bouche comme porte d’entrée du corps
Pour Neefs, la leçon la plus importante tirée de la recherche spatiale est peut-être d’ordre philosophique. Au sein des groupes d’analyse de NASA GeneLab, il dirige le sous-groupe du microbiome oral, aux côtés d’environ mille chercheurs issus de disciplines telles que la microbiologie, la cardiologie et la fertilité. Cette collaboration crée, selon lui, quelque chose de rare : une plateforme permettant de relier les différents systèmes du corps.
« La dentisterie est trop souvent considérée comme une discipline séparée », dit-il. « Pourtant, la bouche est la porte d’entrée du corps, et il existe de nombreux liens entre la santé bucco-dentaire et la santé générale. La dentisterie mérite de retrouver sa place à part entière au sein de la médecine. »
La Terre est le véritable vaisseau spatial
À la question de savoir s’il aurait voulu devenir astronaute, Neefs répond avec réalisme. Il ne voit pas l’exploration spatiale comme un moyen de coloniser d’autres planètes, mais comme un outil pour résoudre des problèmes ici sur Terre, dans la médecine, l’écologie et la manière dont les humains se traitent entre eux.
« La Terre elle-même est un vaisseau spatial », dit-il, « et nous sommes très petits face à l’immensité de l’espace. Nous devrions prendre beaucoup plus soin les uns des autres. »
À propos de Dirk Neefs
Dirk Neefs (Anvers, 1963) a obtenu son diplôme de dentiste en 1987 à la Vrije Universiteit Brussel et un master en dentisterie chirurgicale à l’Université de Liège en 1996. Depuis 1987, il dirige son propre cabinet à Anvers, avec une spécialisation en implantologie.
Neefs est devenu l’une des figures majeures du domaine émergent de la dentisterie spatiale. Il dirige une équipe thématique de l’European Space Agency dédiée à l’élaboration de directives dentaires pour les astronautes lors de missions de longue durée. Ce travail contribuera au projet Gateway de NASA, une future station lunaire qui servira de plateforme de lancement pour des missions vers la Lune, Mars et au-delà. L’équipe rassemble des experts internationaux issus de disciplines telles que la microbiologie, la nutrition, l’ingénierie et les spécialités dentaires, avec pour objectif commun de permettre aux astronautes de maintenir une santé bucco-dentaire optimale pendant des missions pouvant durer cinq ans ou plus.
Son parcours dans la dentisterie spatiale a commencé de manière inattendue : une conférence TED donnée à Anvers en 2018 sur l’importance de la santé bucco-dentaire a conduit à une rencontre fortuite avec un biologiste nucléaire belge travaillant à l’ESA. Cette rencontre a donné naissance à une collaboration qui s’est depuis développée en un programme de recherche complet. Depuis 2024, Neefs dirige également le sous-groupe du microbiome oral au sein des groupes d’analyse de NASA GeneLab, où environ mille chercheurs collaborent dans des domaines allant de la microbiologie et la cardiologie à la fertilité et la dentisterie.
Il est membre de l’International Team for Implantology (ITI), de l’Aerospace Medical Association et de l’International Association of Aerospace Dentistry.
Source :
“Tandarts Dirk Neefs over mondzorg in de ruimte: ‘Een extractie doen is niet makkelijk als er geen zwaartekracht is’.” Dental Tribune Netherlands, Édition 1, janvier 2026.










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